22 janvier 1905 : le dimanche rouge de Saint-Pétersbourg

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22 janvier 1905 : le dimanche rouge de Saint-Pétersbourg

Message par Pedro le Ven 14 Jan - 18:19

Divers Lutte Ouvrière n°1902 du 14 janvier 2005

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Le dimanche 9 janvier 1905 (22 janvier dans le calendrier occidental), 200000 travailleurs, principalement des ouvriers d’usine et leurs familles, allèrent demander justice au tsar Nicolas II. Guidés par le pope Gapone, ils portaient des portraits du souverain et des oriflammes religieuses. La pétition qu’ils apportaient au tsar, couverte de dizaines de milliers de leurs signatures, se terminait par ces mots: «Si tu refuses d’entendre notre supplication nous mourrons ici, sur place, devant ton palais.»

C’est en effet ce qui arriva. La troupe lâchée sur la foule fit des centaines de morts et des milliers de blessés. Les soldats et les policiers emportèrent eux-mêmes des cadavres de manifestants pour les enterrer sans qu’on puisse les compter. Ce fut alors le début de la première révolution russe, la révolution de 1905: la nouvelle de ce massacre parcourut le pays en déclenchant une vague de grèves et d’agitation politique qui alla s’amplifiant toute l’année et qui devait culminer par la grève générale d’octobre, la constitution du Soviet de Saint-Petersbourg, véritable organe de pouvoir de la classe ouvrière, et l’insurrection de Moscou en décembre.

Depuis les années 1880, la Russie connaissait un développement industriel rapide. Elle comptait un million d’ouvriers d’usine en 1880, plus de trois millions en 1897, plus encore en 1905. Il s’y ajoutait six millions d’autres prolétaires, sur un total de 150 millions d’habitants, principalement des paysans misérables. Une grande partie des ouvriers était concentrée dans d’énormes usines où la technique la plus moderne côtoyait les rapports sociaux les plus brutaux. «L’industrie la plus concentrée de l’Europe sur la base de l’agriculture la plus primitive. La machine gouvernementale la plus puissante du monde qui utilise toutes les conquêtes du progrès technique pour entraver le progrès historique de son pays», telle était, selon Trotsky, la Russie de 1905. Les journées de travail y duraient rarement moins de 11 heures, les amendes diminuaient fréquemment des salaires déjà misérables, les grèves et les syndicats étaient évidemment interdits. Non seulement les éventuels «meneurs» étaient licenciés sur-le-champ, mais la police les recherchait, les arrêtait, les tabassait. Même les caisses de secours pour les accidentés du travail, les veuves et les orphelins étaient interdites. Les licenciements étaient à la discrétion du patron, rien ne protégeait les travailleurs contre le chômage, les accidents, la vieillesse.

L’essor du capitalisme... et des grèves

Cette Russie était donc un paradis pour les «investisseurs» comme on dirait aujourd’hui. 25% des capitaux français placés à l’étranger avant la guerre de 1914-1918 étaient investis en Russie. C’était, entre autres, le fameux «emprunt russe» par lequel n’importe quel rentier français pouvait avoir sa part du boom des pétroles de Bakou, de l’aventure du train transsibérien, du marché de l’équipement de l’armée russe et, de manière plus générale, de l’exploitation du prolétariat du pays. L’argent drainé et placé par les grandes banques françaises, anglaises, allemandes servait en même temps à développer la production russe et à soutenir le pouvoir du tsar, sa police et son armée, gardiennes de l’ordre nécessaire à une exploitation sans frein. Les profits étaient rapatriés dans les maisons mères de Paris, Londres ou Berlin. À l’époque les militants socialistes n’appelaient pas cela «mondialisation» mais tout simplement «expansion du capitalisme». D’ailleurs si les socialistes français ou allemands critiquaient les placements de leurs capitalistes en Russie, c’était parce que ces emprunts constituaient un soutien politique au pouvoir dictatorial du tsar. Ils considéraient en revanche que la naissance du prolétariat en Russie renforçait le camp du prolétariat mondial et estimaient que ses premières luttes étaient un gage pour l’avenir.

À partir de 1903 les grèves ouvrières, déjà nombreuses, firent un pas de plus. Elles embrasaient souvent toute une ville ou même toute une région. Les ouvriers quittaient le travail, se rassemblaient dans les rues dans de grands meetings et exposaient leurs revendications. Les grèves prirent souvent un tour politique, les ouvriers grévistes manifestant pour une assemblée constituante, la liberté de presse et de réunion, la libération des prisonniers politiques. L’État envoyait les Cosaques contre les rassemblements ouvriers et déportait en Sibérie les leaders, souvent des militants socialistes. Par ailleurs, il créa aussi lui-même des associations capables d’exposer certaines revendications ouvrières, tout en restant, espérait le ministre de l’Intérieur, étroitement encadrées par la police. Ne pouvant empêcher les protestations ouvrières, la police du tsar voulait au moins tenter de les contrôler et de les limiter.

Ces artifices allaient s’avérer impuissants à enrayer la crise qui menaçait le régime. En février 1904 une guerre pour la domination du nord de la Chine éclatait entre la Russie et le Japon. Les généraux russes y firent la preuve de leur incompétence et se déconsidérèrent par leurs défaites, leur morgue et leurs concussions. Le régime, à l’image de ses généraux, était pourri.

De la répression à la révolution

C’est dans cette situation que, le 3 janvier 1905 (selon l’ancien calendrier), la grève commença à l’usine Poutilov, la plus grande usine métallurgique de Saint-Petersbourg, capitale économique et culturelle de l’empire russe. La grève était théoriquement encadrée par une de ces sociétés d’origine policière, la «Société des ouvriers des fabriques et des usines» dont le leader était le pope Gapone. Les ouvriers de Poutilov entraînèrent ceux des autres usines. Le 7 janvier il y avait 140000 grévistes dans la ville. Les grévistes, toujours sous l’autorité de Gapone, se réunissaient par usine ou par quartier pour discuter, approuver et signer les termes de la pétition à porter au tsar le dimanche suivant. Comme dans les cahiers de doléances de 1789, en France, on y trouvait toutes les revendications populaires: depuis les courants d’air dans les ateliers jusqu’à l’exigence d’une assemblée constituante, de la journée de huit heures aux libertés civiles individuelles. Dans ces assemblées les militants socialistes, quelques centaines en contact avec quelques milliers d’ouvriers, militaient pour que la manifestation ait des mots d’ordre politiques. Ils ne furent pas écoutés. Les ouvriers dans leur grande majorité voulaient vraiment demander au tsar de les entendre et de les sauver. Ils ne voulaient ni drapeaux rouges, ni chants révolutionnaires, ni discours socialistes.

Ce 9 janvier les coups de fusil et les sabres des cosaques se chargèrent de démontrer que le régime ne reculait pas devant le massacre d’ouvriers qui revendiquaient, fussent-ils encadrés par une association contrôlée par la police. C’est eux qui donnèrent le signal du début de la révolution.

À partir de ce jour, progressivement, l’ensemble de la classe ouvrière russe se leva contre le régime, passant de simples revendications sociales à un véritable mouvement révolutionnaire. Cependant, au bout de plusieurs mois d’effervescence, la classe ouvrière se retrouva seule. Les libéraux, bourgeois et petits bourgeois, trahirent le mouvement révolutionnaire en se contentant des promesses de réformes faites par le tsar. Il y eu des mutineries comme celle, restée fameuse, du cuirassé Potemkine, à Odessa. Mais, dans l’ensemble, l’armée resta fidèle au tsar, à l’image de ceux qui formaient ses gros bataillons, l’immense paysannerie russe.

Dans les années qui suivirent, le mouvement ouvrier allait refluer, mais la classe ouvrière n’était nullement brisée et la tradition révolutionnaire de 1905 restait bien vivante. Après qu’en février 1917 le régime tsariste s’écroula, discrédité cette fois par son comportement dans la terrible boucherie de la guerre mondiale, ce fut cette même classe ouvrière qui sut se porter à la tête de la révolution. Et elle put cette fois, en octobre 1917, conquérir le pouvoir.

Paul GALOIS

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