Un point de vue Marxiste sur le sionisme.

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Un point de vue Marxiste sur le sionisme.

Message par Pedro le Ven 15 Fév - 21:39

Ephéméride du jour, sur le FALO :

15 février 1896 : parution de L'État juif, livre fondateur du sionisme
Le 15 février 1896 apparaît dans la vitrine d'une librairie de Vienne un ouvrage mystérieux : Der Judenstaat, Versuch einer Modernen Lösung der Judenfrage (L'État juif, recherche d'une réponse moderne à la question juive).

L'auteur est un journaliste hongrois d'origine juive, Theodor Herzl (35 ans).

Il a suivi à Paris l'année précédente le déroulement de l'Affaire Dreyfus pour le compte de la Neue Freie Zeitung, un journal de Vienne. Il a assisté en particulier à la cérémonie de dégradation dans la cour des Invalides.

Le jeune journaliste a été révolté par la flambée d'antisémitisme dans la patrie des Droits de l'Homme. Il en a tiré la conclusion qu'il est illusoire pour les juifs de chercher leur salut dans l'assimilation et qu'ils doivent posséder leur propre État.

Cet État doit être en mesure d'offrir un refuge à tous les juifs qui viendraient à être persécutés. C'est la thèse qu'il présente dans son ouvrage : Der Judenstaat.


Nous reproduisons ci-dessous un extrait du livre d'Abraham Leon, écrit en 1944, La conception matérialiste de la question juive, qui donne un point de vue marxiste sur le sionisme.


Le sionisme est né à la lueur des incendies provoqués par les pogroms russes de 1882 et dans le tumulte de l'affaire Dreyfus, deux événements qui reflétèrent l'acuité que commence à prendre le problème juif à la fin du XIX° siècle.

La capitalisation rapide de l'économie russe après la réforme de 1863 rend intenable la situation des masses juives des petites villes. En Occident, les classes moyennes, broyées par la concentration capitaliste, commencent à se tourner contre l'élément juif dont la concurrence aggrave leur situation. En Russie se fonde l'Association des « Amants de Sion ». Léo Pinsker écrit « l'Auto-émancipation », livre dans lequel il préconise le retour en Palestine, unique solution possible de la question juive. A Paris, le baron Rothschild, qui, comme tous les magnats juifs, considère avec très peu de faveur l'arrivée massive dans les pays occidentaux des immigrants juifs, commence à s'intéresser à l'oeuvre de la colonisation juive en Palestine. Aider « leurs frères infortunés » à retourner dans le pays des « ancêtres », c'est-à-dire à aller le plus loin possible, n'a rien pour déplaire à la bourgeoisie de l'Occident, craignant avec raison la montée de l'antisémitisme. Un peu après la parution du livre de Léo Pinsker, un journaliste juif de Budapest, Théodore Herzl, assiste à Paris aux manifestations antisémites provoquées par l'affaire Dreyfus. Il écrira « l'Etat juif » qui demeure jusqu'à aujourd'hui l'Evangile du mouvement sioniste. Dès le début, le sionisme apparaît comme une réaction de la petite bourgeoisie juive (qui forme d'ailleurs encore le noyau du judaïsme), durement frappée par la vague montante de l'antisémitisme, ballottée d'un pays à l'autre, et qui essaie d'atteindre la Terre promise où elle pourra se soustraire aux tempêtes déferlant sur le monde moderne.

Le sionisme est donc un mouvement très jeune; c'est le plus jeune des mouvements nationaux européens. Cela ne l'empêche pas de prétendre, bien plus que tous les autres nationalismes, qu'il tire sa substance d'un passé extrêmement lointain. Tandis que le sionisme est en fait le produit de la dernière phase du capitalisme, du capitalisme commençant à pourrir, il prétend tirer son origine d'un passé plus que bimillénaire. Alors que le sionisme est essentiellement une réaction contre la situation créée au judaïsme par la combinaison de la destruction du féodalisme et de la décadence du capitalisme, il affirme qu'il constitue une réaction contre l'état de choses existant depuis la chute de Jérusalem en l'an 70 de l'ère chrétienne. Sa naissance récente est naturellement la meilleure réplique à ces prétentions. En effet, comment croire que le remède, à un mal existant depuis deux mille ans, ait seulement pu être trouvé à la fin du XIX° siècle ? Mais comme tous les nationalismes, et bien plus intensément encore, le sionisme considère le passé historique à la lumière du présent. C'est ainsi d'ailleurs qu'il déforme l'image du présent. Tout comme on présente aux enfants français la France comme existant depuis la Gaule de Vercingétorix; tout comme on présente aux enfants de Provence les victoires que les rois de l'Ile-de-France ont remportées contre leurs ancêtres, comme leurs propres succès, ainsi le sionisme essaie de créer le mythe d'un judaïsme éternel, éternellement en butte aux mêmes persécutions.

Le sionisme voit dans la chute de Jérusalem la cause de la dispersion et par conséquent l'origine de tous les malheurs juifs dans le passé, le présent et le futur.

« La source de tous les malheurs du peuple juif est la perte de sa patrie historique et sa dispersion dans tous les pays »,

déclare la délégation marxiste du Poaley-Zion au Comité hollando-scandinave. Après la dispersion violente des Juifs par les Romains, la lamentable histoire continue. Chassés de leur patrie, les Juifs n'ont pas voulu (ô beautés du libre arbitre !) s'assimiler. Pénétrés de leur « cohésion nationale », « d'un sentiment éthique supérieur » et « d'une croyance indestructible dans un Dieu unique » [11], ils ont résisté à toutes les tentatives d'assimilation. Leur seul espoir, pendant ces jours sombres qui ont duré deux mille ans, fut la vision d'un retour dans leur antique patrie.

Le sionisme ne s'est jamais sérieusement posé cette question pourquoi, pendant ces deux mille ans, les Juifs n'ont-ils jamais tenté réellement de retourner dans cette patrie ? Pourquoi a-t-il fallu attendre la fin du XIX° siècle pour que Herzl parvienne à les convaincre de cette nécessité ? Pourquoi tous les prédécesseurs de Herzl, comme le fameux Sebetai Zevi, s'étaient-ils vus traiter de faux messie ? Pourquoi les adhérents de Sabetai Zevi furent-ils férocement persécutés par le judaïsme orthodoxe ?

Naturellement, pour répondre à ces questions intéressantes, on se réfugie derrière la religion.

« Aussi longtemps que les masses croyaient qu'elles devaient demeurer dans la Diaspora jusqu'à la venue du Messie, il fallait souffrir en silence »,

dit Zitlovski [12] dont le sionisme est d'ailleurs assez conditionnel. Mais cependant cette explication ne nous explique rien. Il s'agit précisément de savoir pourquoi les masses juives croyaient qu'il fallait attendre le Messie pour pouvoir « retourner dans leur patrie » ? La religion étant un reflet idéologique des intérêts sociaux, elle doit forcément leur correspondre. Aujourd'hui, la religion ne constitue nullement un obstacle au sionisme [13].

En réalité, aussi longtemps que le judaïsme était incorporé dans le système féodal, le « rêve de Sion » n'était précisément rien d'autre qu'un rêve et ne correspondait à aucun intérêt réel du judaïsme. Le cabaretier ou le « fermier » juif de Pologne du XVI° siècle pensait aussi peu à « retourner » en Palestine qu'aujourd'hui le millionnaire juif d'Amérique. Le messianisme religieux juif ne se distinguait en rien des messianismes propres aux autres religions. Les pèlerins juifs qui se rendaient en Palestine y trouvaient des pèlerins catholiques, orthodoxes, musulmans. Ce n'était d'ailleurs pas tant le « retour en Palestine » qui constituait le fond de ce messianisme que la croyance dans la reconstruction du temple de Jérusalem.

Toutes ces conceptions idéalistes du sionisme sont naturellement inséparables du dogme de l'antisémitisme éternel.

« Aussi longtemps que les Juifs habiteront la Diaspora, ils seront haïs par les autochtones. »

Ce point de vue essentiel au sionisme, son ossature, peut-on dire, est naturellement nuancé par ses divers courants. Le sionisme transpose l'antisémitisme moderne à toute l'histoire, il s'épargne la peine d'étudier les diverses formes de l'antisémitisme, son évolution. Cependant, nous avons vu qu'à diverses époques historiques, le judaïsme faisait partie des classes possédantes et était traité comme elles. En somme, les sources du sionisme devraient être cherchées dans l'impossibilité de s'assimiler, à cause de l'antisémitisme «éternel » et de la volonté de sauvegarder les « trésors du judaïsme » [14].

En réalité, l'idéologie sioniste, comme toute idéologie, n'est que le reflet défiguré des intérêts d'une classe. C'est l'idéologie de la petite bourgeoisie juive, étouffant entre le féodalisme en ruine et le capitalisme en décadence. La réfutation des fantaisies idéologistes du sionisme ne réfute naturellement pas les besoins réels qui l'ont fait naître. C'est l'antisémitisme moderne, et non pas le mythique antisémitisme « éternel » qui est le meilleur agitateur en faveur du sionisme. De même, la question essentielle qui se pose est de savoir dans quelle mesure le sionisme est capable de résoudre, non pas « l'éternel problème juif, mais la question juive à l'époque de la décadence capitaliste ».

Les théoriciens sionistes aiment à comparer le sionisme à tous les autres mouvements nationaux. Mais, en réalité, les fondements des mouvements nationaux et du sionisme sont tout à fait différents. Le mouvement national de la bourgeoisie européenne est la conséquence du développement capitaliste; il reflète la volonté de la bourgeoisie de créer les bases nationales de la production, d'abolir les survivances féodales. Le mouvement national de la bourgeoisie européenne est étroitement lié à la phase ascendante du capitalisme. Mais au XIX° siècle, à l'époque de l'efflorescence des nationalismes, loin d'être sioniste, la bourgeoisie juive était profondément assimilatrice. Le processus économique, d'où sont issues les nations modernes, posait les bases de l'intégration de la bourgeoisie juive dans la nation bourgeoise.

C'est seulement quand le procès de la formation des nations touche à sa fin, quand les forces productives se trouvent depuis longtemps à l'étroit dans les frontières nationales, que commence à se manifester le procès de l'expulsion des Juifs de la société capitaliste, que commence à se développer l'antisémitisme moderne. L'élimination du judaïsme accompagne la décadence du capitalisme. Loin d'être un produit de développement des forces productives, le sionisme est précisément la conséquence de l'arrêt total de ce développement, le résultat de la pétrification du capitalisme. Tandis que le mouvement national est le produit de la période ascendante du capitalisme, le sionisme est le produit de l'ère impérialiste. La tragédie juive du XX° siècle est une conséquence directe de la décadence du capitalisme.

C'est là que gît l'obstacle principal à la réalisation du sionisme. La décadence capitaliste, base de la croissance du sionisme, est aussi cause de l'impossibilité de sa réalisation. La bourgeoisie juive est obligée de créer de toutes pièces un Etat national, de s'assurer les cadres objectifs du développement de ses forces productives, précisément à l'époque où les conditions d'un tel développement ont depuis longtemps disparu. Les conditions de la décadence du capitalisme qui ont posé d'une façon si aiguë la question juive, rendent aussi impossible sa solution par la voie sioniste. Et il n'y a rien d'étonnant à cela. On ne peut supprimer un mal sans en détruire les causes. Or, le sionisme veut résoudre la question juive sans détruire le capitalisme qui est la source principale des souffrances des Juifs.
A la fin du XIX° siècle, à l'époque où le problème juif commençait seulement à se poser dans toute son acuité, 150.000 Juifs quittaient annuellement leur pays d'origine. Entre 1881 et 1925, près de 4 millions de Juifs se sont expatriés. Malgré ces chiffres énormes, le judaïsme de l'Europe orientale est passé de 6 à 8 millions.

Ainsi, même quand le capitalisme se développait encore, même quand les pays d'outre-mer accueillaient encore les émigrants, la question juive ne pouvait recevoir même un commencement de solution (dans le sens sioniste); loin de diminuer, la population juive montrait un mauvais penchant à vouloir croître encore. Pour commencer à résoudre la question juive, c'est-à-dire pour commencer à transplanter réellement les masses juives, il faudrait que les pays d'immigration absorbassent au moins un peu plus que l'accroissement naturel des Juifs dans la Diaspora, soit au moins 300.000 Juifs par an. Et si, avant la première guerre impérialiste, lorsque toutes les conditions étaient encore favorables à l'émigration, lorsque tous les pays développés tels les Etats-Unis laissaient entrer les immigrants en masse, un tel chiffre n'a jamais pu être atteint, comment croire qu'une telle réalisation soit possible à la période de la crise persistante du capitalisme, à l'époque des guerres presque incessantes ?


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Re: Un point de vue Marxiste sur le sionisme.

Message par Pedro le Ven 15 Fév - 21:39

Naturellement, il y a suffisamment de navires dans le monde pour transporter des centaines de milliers, voire même des millions de Juifs. Mais si tous les pays ont fermé leurs portes aux émigrants, c'est parce qu'il y a une surproduction de forces de travail, comme il y a une surproduction de marchandises. Contrairement à la thèse de Malthus selon laquelle il y aurait trop d'hommes sur la planète parce qu'il y aurait trop peu de produits, c'est précisément l'abondance des produits qui est cause de la « pléthore » des humains. Par quel miracle, à l'époque où les marchés mondiaux sont saturés de produits, à l'époque où le chômage s'installe partout en permanence, par quel miracle un pays aussi grand et aussi riche qu'il fût (nous laissons donc de côté les données spécifiques à la pauvre et petite Palestine), pourrait-il développer ses forces productives au point de pouvoir accueillir chaque année 300.000 émigrants ? En réalité, les possibilités d'émigration juive diminuent en même temps qu'augmente sa nécessité. Les causes qui poussent à l'émigration sont les mêmes que celles qui empêchent sa réalisation; elles proviennent toutes de la décadence du capitalisme.

C'est de cette contradiction essentielle entre la nécessité et la possibilité d'émigrer que découlent aussi les difficultés politiques du sionisme. L'époque du développement des nations européennes fut aussi la période d'une intense colonisation dans les pays d'outre-mer. C'est au début et au milieu du XIX° siècle, dans l'âge d'or du nationalisme européen, que fut colonisée l'Amérique du Nord; c'est aussi dans cette période que l'Amérique du Sud et l'Australie commencèrent à se développer. De vastes étendues de la Terre étaient presque entièrement sans maître et se prêtaient merveilleusement à l'établissement des millions d'émigrants européens. A cette époque, pour les raisons que nous avons étudiées, les Juifs ne songèrent pas ou peu à émigrer.

Aujourd'hui, le monde entier est colonisé, industrialisé et divisé entre les divers impérialismes. Partout, les émigrants juifs se heurtent à la fois au nationalisme des « indigènes » et à l'impérialisme dominant. En Palestine, le nationalisme juif se heurte à un nationalisme arabe de plus en plus agressif. L'enrichissement de la Palestine par l'immigration juive accroît même l'intensité de ce nationalisme arabe. Le développement économique du pays a pour résultat l'accroissement de la population arabe, sa différenciation sociale, la croissance d'un capitalisme national. Pour vaincre la résistance arabe, les Juifs ont besoin de l'impérialisme anglais. Mais son « appui » est aussi nuisible que la résistance arabe. L'impérialisme anglais voit d'un oeil favorable une faible immigration juive constituant un contrepoids au facteur arabe, mais il est résolument hostile à l'établissement d'une nombreuse population juive en Palestine, au développement industriel, à l'accroissement du prolétariat. Il se sert simplement des Juifs pour contrebalancer la menace arabe, mais il fait tout pour susciter des difficultés à l'immigration juive.

Ainsi, aux difficultés croissantes provenant de la résistance arabe, s'ajoute le jeu perfide de l'impérialisme britannique. Enfin, il faut tirer une dernière conclusion des prémisses fondamentales qui ont été établies. A cause de son caractère nécessairement artificiel, à cause du peu de perspectives d'un développement rapide et normal à l'économie palestinienne à notre époque, l'oeuvre de colonisation sioniste demande des capitaux considérables. Le sionisme demande aux races juives du monde des sacrifices sans cesse croissants. Mais aussi longtemps que la situation des Juifs est plus ou moins supportable dans la Diaspora, aucune classe juive ne sent la nécessité de faire ces sacrifices. Au fur et à mesure que les masses juives sentent la nécessité d'avoir une « patrie », au fur et à mesure aussi que les persécutions augmentent d'intensité, les masses juives sont de moins en moins en mesure de contribuer à l'édification sioniste. « Un peuple juif fort dans la Diaspora est nécessaire à la reconstruction palestinienne », dit Ruppin. Mais aussi longtemps que le peuple juif est fort dans la Diaspora, il ne ressent aucun besoin de la reconstruction palestinienne. Quand il la ressent fort, cette nécessité, la possibilité de la réaliser n'existe plus. Il serait difficile de demander aujourd'hui aux Juifs européens, qui ont un pressant besoin vital d'émigrer, de faire quelque chose pour la reconstruction palestinienne. Le jour où ils pourront le faire, il y a beaucoup à parier que leur enthousiasme pour cette tâche baissera beaucoup.

On ne peut naturellement pas exclure une réussite relative du sionisme dans le sens de la création d'une majorité juive en Palestine et de la formation même d'un « Etat juif », c'est-à-dire d'un Etat placé sous la domination complète de l'impérialisme anglais ou américain. Ce serait en quelque sorte un retour à l'état de choses ayant existé en Palestine avant la destruction de Jérusalem et, à ce point de vue, il y aura « réparation d'une injustice bimillénaire ». Mais ce minuscule Etat juif « indépendant » au milieu d'une Diaspora mondiale ne sera qu'un retour apparent à l'état de choses d'avant 70. Ce ne sera même pas le commencement de la solution de la question juive. En effet, la Diaspora juive de l'époque romaine avait de solides bases économiques; les Juifs jouaient dans le monde un rôle économique important. L'existence ou la non-existence d'une métropole palestinienne n'avait, pour les Juifs de cette époque, qu'une importance secondaire. Aujourd'hui, il ne s'agit pas de donner aux Juifs un centre politique ou spirituel (comme le voulait Ahad Haam). Il s'agit de sauver le judaïsme de l'anéantissement qui le guette dans la Diaspora. Or, en quoi l'existence d'un petit Etat juif en Palestine changera-t-elle quelque chose à la situation des Juifs polonais ou allemands ? En admettant même que tous les Juifs du monde eussent été aujourd'hui citoyens palestiniens, la politique d'Hitler eût-elle été différente ? Il faut être frappé d'un incurable crétinisme juridique pour croire que, surtout à l'époque actuelle, la création d'un petit Etat juif en Palestine pourrait changer quoi que ce soit à la situation des Juifs dans le monde. La situation, après la création éventuelle d'un Etat juif en Palestine, ressemblera à l'état de choses qui existait à l'époque romaine en ceci seulement que, dans les deux cas, l'existence d'un petit Etat juif en Palestine n'exerce aucune influence sur la situation des Juifs dans la Diaspora. A l'époque romaine, la position économique et sociale du judaïsme de la Diaspora était très forte; aussi la disparition de cet Etat juif ne l'a-t-il nullement compromise. Aujourd'hui, la situation des Juifs dans le monde est très mauvaise; aussi le rétablissement d'un Etat juif en Palestine ne saura-t-il nullement la rétablir. Dans les deux cas, la situation des Juifs ne dépend nullement de l'existence d'un Etat en Palestine, mais est fonction de la situation économique, sociale et politique générale. En supposant même que le rêve sioniste se réalise et que « l'injustice séculaire » soit réparée - et nous en sommes encore très loin - la situation du judaïsme mondial n'en sera nullement modifiée. Le temple sera peut-être rebâti, mais les fidèles continueront à souffrir.

L'histoire du sionisme est la meilleure illustration des difficultés invincibles qu'il rencontre. Ces difficultés résultent, en dernière analyse, de la contradiction essentielle qui le déchire : la contradiction entre la nécessité croissante de résoudre la question juive et l'impossibilité croissante de la résoudre dans les conditions de capitalisme décadent. Immédiatement après la guerre impérialiste, l'émigration juive en Palestine ne rencontrait pas de grands obstacles sur son chemin. Malgré cela, il y eut relativement peu d'immigrants; les conditions économiques des pays capitalistes après la guerre rendaient moins pressant le besoin d'émigrer. C'est d'ailleurs à cause de la faible étendue de cette émigration que le gouvernement britannique ne se sentait pas obligé d'accumuler des obstacles à l'entrée des Juifs en Palestine. Dans les années 1924-1925-1926, la bourgeoisie polonaise ouvrit une offensive économique contre les masses juives. Ces années sont aussi la période d'une immigration très importante en Palestine. Mais cette immigration massive se heurte bientôt à d'insurmontables difficultés économiques. Le reflux est presque aussi grand qu'avait été le flux. Jusqu'à 1933, date de l'arrivée d'Hitler au pouvoir, l'immigration continue à être très peu importante. Après cette date, des dizaines de milliers de Juifs commencent à arriver en Palestine. Mais cette « conjoncture » est bientôt arrêtée par une rafale de manifestations et de massacres antijuifs. Les Arabes craignent sérieusement de devenir une minorité dans le pays. Les féodaux arabes craignent d'être submergés par la vague du capitalisme. L'impérialisme britannique profite de cette tension pour accumuler des obstacles à l'entrée des Juifs, pour essayer d'approfondir le fossé existant entre Juifs et Arabes, en proposant le partage de la Palestine. Jusqu'à la seconde guerre impérialiste, le sionisme se trouvait ainsi aux prises avec des difficultés croissantes. La population palestinienne vivait dans un état de terreur permanente. Précisément quand la situation des Juifs devenait de plus en plus désespérée, le sionisme se montrait absolument incapable d'y porter remède. Les immigrés juifs « clandestins » étaient accueillis à coups de fusil par les « protecteurs » britanniques.

L'illusion sioniste commençait à perdre de l'attrait même aux yeux des moins avertis. En Pologne, les dernières élections montrèrent que les masses juives se détournaient complètement du sionisme. Les masses juives commençaient à comprendre que non seulement le sionisme ne pouvait pas améliorer sérieusement leur situation, mais qu'il fournissait des armes aux antisémites par ses théories sur la « nécessité objective de l'émigration juive ». La guerre impérialiste et le triomphe de l'hitlérisme en Europe constituent pour le judaïsme un désastre sans précédent. Le judaïsme se trouve devant la menace de l'extermination complète. Que peut le sionisme devant un tel désastre ? N'est-il pas évident que la question juive dépend très peu des destinées futures de Tel-Aviv, mais beaucoup du régime qui s'établira demain en Europe et dans le monde ? Les sionistes placent beaucoup d'espoir dans une victoire de l'impérialisme anglo-saxon. Cependant, existe-t-il une seule raison de croire que l'attitude des impérialistes anglo-saxons différera après leur victoire éventuelle de leur attitude d'avant cette guerre ? Il est évident que non. En admettant même que l'impérialisme anglo-saxon crée une espèce d'Etat juif avorton, nous avons vu que la situation du judaïsme mondial en serait à peine influencée. Une large immigration juive en Palestine, après cette guerre, se heurtera aux mêmes difficultés qu'elle a connues avant [15]. Dans les conditions de la décadence capitaliste, il est impossible de transplanter des millions de Juifs. Seule, une économie planifiée mondiale socialiste serait capable d'un tel miracle. Mais cela suppose naturellement la Révolution prolétarienne.

Or, précisément, le sionisme prétend vouloir résoudre la question juive indépendamment de la Révolution mondiale. En méconnaissant les sources réelles de la question juive à notre époque, en se berçant de rêves puérils et de sots espoirs, le sionisme démontre qu'il est une excroissance idéologique et non pas une doctrine scientifique.


Notes

[11] Ben Adir, « Antisémitisme », Algemeine yidishe Encyklopedie.
[12] Zhitlovski (H. Jitlovski), Der socialism un di nacionale Frage, éd. yiddish, New York, 1908.
[13] Il y a un parti bourgeois religieux-sioniste (Misrakhi) et un parti ouvrier religieux-sioniste (Poalé-Misrakhi).
[14] A. Böhm, Die Zionitische Bewegung, Tel-Aviv et Jérusalem, 1935-1937, chapitre III.
[15] Dans ce chapitre, il n'est question du sionisme qu'en tant qu'il est lié à la question juive. Le rôle du sionisme en Palestine constitue naturellement un autre problème.[

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